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Une classe où la vie foisonne

Soumis par Cyril Boiron le
Tout public
Vue d'ensemble de la classe de Babis Baltas

Sophie Billard raconte sa visite de la classe de Babis Baltas à Athènes au printemps dernier. Un témoignage en écho à l'article Le garçon aux mains dans les poches.

Ce mercredi matin de la fin du mois d’avril 2026, j’ai visité une ile où la joie, la vie, les sourires et les envies sont visibles, sensibles et peuvent être éprouvés. J’ai visité un univers pédagogique qui peut à première vue sembler plein, désorganisé, envahi, comme un jardin punk… C’est bien cela, j’ai visité une classe punk. Un doux plaisir !

L’apprentissage vivant, c’est quoi ?

Ce matin-là, j’ai retrouvé ce terme qui m’avait échappé depuis longtemps : faire des « mathématiques vivantes ». La matinée de classe commence par du calcul mental effectué en sautant sur les différentes cases d’une marelle. 

maths et marelle

Puis la classe va jusqu’au supermarché du quartier pour que les enfants puissent faire des achats et Babis a un tableau pour faire les calculs liés aux achats. Leur cahier de mathématiques montre la rigueur et la simplicité avec laquelle les enfants sont transporté·es simplement vers les notions à comprendre. J’ai envie de dire : Babis n’a pas peur, il fait des mathématiques naturelles et vivantes. Dans nos classes — et je m’inclus dans ce « nos » — la quantité d’exercices désincarnés fait masse. Et si nous reprenions le chemin de l’école buissonnière ? Nous pourrions retrouver des mathématiques incarnées dans le vivant, dans le présent, dans les dynamiques de nos vies, de nos esprits et de nos corps. En désincarnant les matières à enseigner, nous désincarnons notre humanité.

Le réveil du corps, de la voix et de l’écoute

Après avoir pratiqué le calcul en sautant de case en case, les enfants et Babis ont fait une grande ronde en se tenant la main. Personne n’a refusé de se lier. Ensuite ils, elles ont chanté une chanson ensemble avec plaisir et complicité et ont fait quelques petits pas de danse. Ensuite, la nuée d’enfants est montée en classe. Avant leur venue, plus tôt le matin, Babis avait ouvert les rideaux et les fenêtres et mis de la musique pour accueillir les enfants dans un univers sonore paisible.

S’entendre

Se rencontrer, s’écouter, se parler, se relier : dans cette communauté d’enfants ce matin-là, j’ai aussi vu beaucoup de respect et d’écoute, malgré les désaccords. Je n’ai pas vu de règles écrites, de systèmes de régulation béhavioristes des comportements… J’ai vu de la vie qui jaillit et qui fait des bruits de vie.

discussion En rentrant dans la classe ce matin-là, les enfants étaient pressé·es et se sont installé·es en choisissant leur place comme d’habitude. Mais ce matin-là, il y a eu des conflits de place. Alors Babis a demandé que tout le monde ressorte pour rentrer autrement en classe. Sans aucune contestation, tout le monde a obéi. Après cela, j’ai vu des enfants qui tapaient leur prénom sur l’alphabet de la porte et qui appelaient un autre enfant, puis entraient en classe et s’asseyaient. Dans le couloir il en est resté six, toujours en colère et pas d’accord. Je n’ai pas compris tout de suite ce qui se passait, mais c’était calme. Après un moment de discussion, quatre autres enfants sont entré·es deux par deux dans la classe. Deux enfants, une fille et un garçon, sont resté·es dans le couloir. Le garçon, depuis le début de la matinée ne paraissait pas très réveillé, comme le lui a fait remarquer Babis dans la cour à son arrivée. La fille était en colère et assez fermée à la discussion. Babis leur a dit de rester dans le couloir et de se mettre d’accord pour s’assoir l’un à côté de l’autre en classe. Le garçon a répondu « non » à Babis. Mais il n’avait pas le choix et devait discuter avec la fille pour trouver un accord. Babis est entré en classe et le garçon a profité d’un moment où il regardait les travaux d’un autre enfant pour rentrer en catimini. Babis l’a vu et lui a dit de ressortir. Dix minutes sont passées et Babis m’a dit de venir voir discrètement ce qui se passait dans le couloir. Les deux enfants étaient calmes face à l’affiche du couloir et la lisaient ensemble…

Faire silence et être attentif, attentive

La cloche retentit, tout le monde est à l’écoute… J’assiste à l’enregistrement pour l’émission de radio. Babis enregistre, tout le monde se tait et écoute l’enfant qui chante. Je ne parle pas le grec et je me laisse donc porter par les sons.

Tout est là. Ils, elles savaient sans rappeler aucune règle que ce moment était important, car s’il y avait des bruits parasites, le sens des mots chantés et la magie de l’écoute n’y seraient pas. Voilà ce que Babis apprend aux enfants : l’écoute. Dans ce voyage, je me suis rendu compte que nous avions en commun le plaisir de connaitre les sons du monde. Quand je suis venue dans sa classe, j’ai vu les enfants écouter les oiseaux chanter sur le balcon, leurs camarades parler dans le grand mégaphone ou calculer tout en sautant sur la marelle.
Babis a demandé ce matin-là à une enfant qui parlait doucement d’amplifier sa voix avec ses mains et aux autres d’amplifier leur écoute avec leurs mains autour de leurs oreilles. J’y vois ici une dimension essentielle à nos vies, celle d’émettre des messages et celle de les recevoir. J’y vois ici toute la dimension de la communication dont Bernard Collot parlait.

Et que vive la poésie

Nos vies sont accrochées à elle et c’est elle qui nous retient pour ne pas sombrer dans le désespoir : la poésie.
Après de nombreuses heures de marche pour arriver à Athènes, Naya Kokmotou m’a déposée à l’entrée d’un parc où j’ai rencontré Babis et ses deux chiens. J’ai passé quatre heures à marcher, à le regarder, à l’écouter parler anglais. J’ai compris des bribes de ses paroles, mais j’ai voyagé au travers de ses explications et de ses univers qu’il me partageait et m’expliquait. Je comprends aujourd’hui la poésie et la profondeur de toutes ses explications.
Il m’a expliqué des axes, des directions, des liens entre le passé, le présent et le futur, des liens entre les architectures d’ici et d’ailleurs. J’ai voyagé, j’ai écouté et tous ses mots m’ont accompagnée pendant le reste de mon voyage. Babis est un poète de la vie. Ses prises de parole peuvent paraitre longues, mais il nous faudrait avoir le temps de nous poser chaque jour sur un banc pour écouter ce qu’il a compris du monde. Les enfants de son univers pédagogique ont cette chance.

Lors d’une de mes inspections, l’inspectrice était partie en me disant : « Madame B., ils, elles ne seront pas tous et toutes poète·sses ». Aujourd’hui, je lui réponds : « Eh bien, si, Madame l’Inspectrice, ils, elles seront tous et toutes à l’écoute des mots et maux du monde et sauront en faire des journaux, des poèmes, des textes pour laisser trace de leur passage. »

Et les oiseaux dans tout cela ?

Dans la classe de Babis, après la détente récréative, les enfants se retrouvent sur le balcon pour manger leur petit déjeuner. C’est le moment du repas partagé où les questions se posent. Les enfants me demandent si j’ai déjà vu la tour Eiffel, comment s’appellent mes élèves. Et puis les questions sont interrompues par le vol des oiseaux. À chaque oiseau qui passe, des cris de joie retentissent et les regards se tournent vers le ciel. J’ai dans mon téléphone le chant des oiseaux d’un petit matin chez moi. Je les leur fais écouter à tour de rôle. Ils, elles sont attentifs, attentives et émerveillé·es. J’aurais souhaité prolonger ce moment en leur montrant les oiseaux qui passaient au-dessus de nos têtes, en leur proposant de les dessiner, de reconnaitre leurs chants…

Que c’est simple, finalement, d’aimer apprendre !

Sophie Billard

  • Pour aller plus loin :

"Le garçon aux mains dans les poches, de Babis Baltas"

 

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